Les paroles du tango

 

La composition humaine hétérogène de nos cités du Rio de la Plata se reflète dans la variété de tons, d’intentions et de langages que fournit la littérature du tango. (Horacio Ferrer)

 

L’écrivain Ernesto Sábato qui cite cette phrase d’un grand poète du tango y trouve la structure du chapitre qu’il consacre aux paroles de ses chansons. Nous suivrons son exemple en l’étendant à d’autres domaines. Toutes les traductions sont de Michel Balmont.

Certains disent qu’ils dansent sur les paroles autant que sur la musique. C’est sans doute très minoritaire, surtout en France, en Finlande ou au Japon, et dans les autres pays non hispanophones. Mais il n’empêche que comprendre les paroles ne peut nuire.

 


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Différents lieux

La campagne

De nombreux tangos intègrent des personnages et des situations du monde rural, paysan.

La Morocha
Yo soy la morocha,
la más agraciada,
la más renombrada
de esta población.
Soy la que al paisano
muy de madrugada
brinda un cimarrón.
Yo, con dulce acento,
junto a mi ranchito,
canto un estilito
con tierna pasión,
mientras que mi dueño
sale al trotecito
en su redomón.
(Ángel Villoldo)

 

Fogón de huella
Al costado del camino
y en larga fila apretada,
las carretas se han dormido
bajo una luna plateada.
Los bueyes muerden despacio
un campo verdoso y lacio…
Y alrededor de un fogón,
mate, guitarra y canción…
(Yaraví)
La Brune
Je suis la brune
La plus avenante,
La plus célébrée
De ce village,
Celle qui apporte
Au paysan son maté
Au tout petit jour.
Moi, de ma douce voix,
Près de mon petit ranch,
Je chante ma chanson
Avec une tendre passion,
Pendant que mon maître
Sort au petit trot
Sur son cheval.

 

Foyer de route
À côté du chemin
Et en longue file serrée
Les charrettes se sont endormies
Sous la lune d’argent.
Les bœufs dévorent lentement
Le champ verdâtre et fané…
Et autour d’un feu
Maté, guitare et chanson.

 

La banlieue (las orillas)

Sábato évoque la présence dans nombre de tangos du « trouble horizon de conventillos, de bals et de bistrots » où la campagne se mêle aux lieux bâtis.

Viejo rincón
Viejo rincón de mis primeros tangos,
donde ella me batió que me quería;
guarida de cien noches de fandango
que en mi memoria viven todavía…
¡Oh, callejón de turbios caferatas
que fueron taitas del mandolión!
¿Dónde estará mi garçonniere de lata,
testigo de mi amor y su traición?
(Roberto Lino Cayol)

 

Farolito viejo
Farolito viejo del barrio malevo,
broncea la esquina con pálida luz;
alumbró el reparto después del laburo
y ha sido en la noche también batitú...
[…] Y cuando los tiras a su hombre encanaron
lloraba en sus ojos la luz del farol;
después, una piedra rompió los cristales
bajando al suburbio feroz maldición.
(José Eneas Riu)
Vieille encoignure
Vieille encoignure de mes premiers tangos
Où elle me déclarait son amour ;
Antre de mille nuits de folie
Qui dans ma mémoire sont encore vivantes.
Ô ruelle aux glauques cafés
Qui furent les rois du bandonéon !
Où est ma chambrette minable
Qui fut témoin de mon amour et de sa trahison.

 

Vieille lanterne
Vieille lanterne du quartier dangereux,
Bronze le coin de rue de la lumière pâle.
Elle a éclairé la répartition des gains après le boulot
Et la nuit fut aussi celle de la dénonciation…
[…]Et quand les flics ont empaumé son mec
La lumière de la lanterne pleurait de tous ses yeux ;
Puis une pierre brisa les fenêtres
et fit descendre sur le quartier une malédiction féroce.

 

La ville

D’autres poètes préfèrent évoquer la vie urbaine, ses rues, son mode de vie, ses personnages typiques.

Sur
San Juan y Boedo antiguo y todo el cielo,
Pompeya y, más allá, la inundación,
tu melena de novia en el recuerdo,
y tu nombre flotando en el adiós…
La esquina del herrero, barro y pampa,
tu casa, tu vereda y el zanjón
y un perfume de yuyos y de alfalfa
que me llena de nuevo el corazón.
(Homero Manzi)

 

A Mediaz Luz
Corrientes 3, 4, 8, segundo piso, ascensor.
No hay porteros ni vecinos.
Adentro, cocktail y amor.
Pisito que puso Maple:
piano, estera y velador,
un telefón que contesta,
una victrola que llora
viejos tangos de mi flor
y un gato de porcelana
pa’ que no maulle al amor.
(Carlos Lenzi)
Sud
San Juan, le vieux Boedo et tout le ciel,
Pompeya et, au-delà, l’inondation,
Ta longue chevelure dans mon souvenir
Et ton nom flottant dans l’adieu…
Le coin du ferronnier, boue et plaine,
Ta maison, ton trottoir et le caniveau,
Et un parfum d’herbe et de luzerne
Qui emplit à nouveau mon cœur.

 

Dans la pénombre
Corrientes 348, deuxième étage, ascenseur,
Il n’y a ni concierges ni voisins,
À l’intérieur, cocktail, amour.
Petit appart art déco :
Piano, natte et veilleuse,
Un téléphone qui répond,
Un gramophone qui pleure
Les vieux tangos de ma jeunesse,
Et un chat, en porcelaine
Pour qu’il ne miaule pas à l’amour.

 


 

Différents langages

Rural

Certaines paroles de tango sont marquées par une syntaxe et des tours paysans.

Trago amargo
Arrímese al fogón, viejita, aquí a mi lado
y ensille un cimarrón para que dure largo;
atráquele esa astilla, que el fuego se ha apagado,
revuelva aquellas brasas y cebe bien amargo;
alcance esa guitarra de cuerdas empolvadas,
que tantas veces ella besó su diapasón,
y arránquele esa cinta, donde la desalmada bordó,
con sus engaños, mi gaucho corazón.
(Julio Navarrine)

 

Cruz de palo
Juntito al arroyo, besao por los sauces
y poblao de flores, de esmalte y de luz,
sin letras, crespones ni nombres tallados
se alzan junto a un sauce dos palos en cruz.
Una sepultura que “entuavía” el cardo
no pudo cercarla, y en donde el “chus-chus”
de alguna lechuza se escucha, agorera,
sobre la cimera de esa vieja cruz.
(Enrique Cadícamo)
Gorgée amère
Viens près du foyer, ma vieille, là à mes côtés
Et fais-moi un maté qui dure longtemps ;
Le feu s’éteint, jette-lui ce morceau de bois,
Retourne ces braises et arrose l’infusion.
Attrape cette guitare aux cordes poussiéreuses
Dont elle a si souvent embrassé le diapason,
Et arrache-lui ce ruban dont elle a brodé
De ses tromperies mon cœur de gaucho.

 

Deux poteaux en croix
Tout à côté du ruisseau, embrassé par les saules,
Et peuplé de fleurs, d’éclats et de lumière,
Sans lettres, crêpes ou noms gravés,
Sont dressés près d’un saule deux poteaux en croix.
Une sépulture entourée de chardons,
Je n’ai pu l’approcher, et où le “hou-hou”
D’une chouette, oiseau de malheur, retentit,
Au sommet de cette vieille croix.

 

Populaire

« Le parler banlieusard relève d’une invention particulière ; toujours graphique, exact dans l’allusion ; métaphorique et onomatopéique, toujours insolent dans l’ironie, innovant car le banlieusard ne cesse de renouveler son langage. » (Vicente Rossi)

Malevaje
Decí, por Dios, ¿qué me has dao,
que estoy tan cambiao,
no sé más quien soy?
El malevaje extrañao,
me mira sin comprender…
Me ve perdiendo el cartel
de guapo que ayer
brillaba en la acción…
¿No ves que estoy embretao,
vencido y maniao
en tu corazón?
(Enrique Santos Discépolo)
Voyou
Mon Dieu, qu’est-ce que tu m’as fait
Que je sois si changé !...
Je ne sais plus qui je suis
Ceux de la bande sidérés
Me regardent sans comprendre.
Je perds mon prestige
De voyou qui hier encore
Brillait dans l’action…
Tu ne vois pas que je suis en tôle
Dans ton cœur
Vaincu et cinglé.

 

Argotique (lunfardo)

L’argot est un vocabulaire inventé par la pègre pour dissimuler ses intentions. Il est certain que, comme dans toutes les langues, le langage populaire tend à intégrer peu à peu des termes argotiques, le lunfardo en invente de nouveaux, et ainsi la limite entre les deux ne cesse d’évoluer.

À l’origine lunfardo ou lunfa signifie voleur. Ainsi, comme le louchebem français du début du XXe siècle est celui des bouchers, le lunfardo est l’argot des voleurs. À partir d’une base de langage indigène (criollo), noir (quilombo, capanga) et campagnard (gaucho), il emprunte la moitié de ses mots, au moins, à diverses langues étrangères et dialectes. Beaucoup d’entre eux sont, c’est sûr, de filiation italienne (langue courante, mais aussi dialectes et argots divers), mais nombreux sont aussi de naissance gitane (gil, parné), argot madrilène (runfla, taita), française (apache, bistró). Sans oublier bien sûr l’anglais (naife), le portugais brésilien, et l’usage du verlan (vesre, gotán pour tango).

Certains auteurs vont jusqu’à affirmer que le lunfardo est l’idiome naurel du tango. Cela est très exagéré. Certes 60 % des tangos comportent au moins un terme argotique. Mais les paroles n’utilisent qu’une petite partie du lunfardo réel ; environ 10 %. Son usage semble d’ailleurs diminuer lentement à partir des années 20, au fur et à mesure que le tango se diffuse dans toute la société et dans le monde entier. La dictature militaire qui se met en place à la fin de la seconde guerre mondiale censure d’ailleurs les paroles argotiques.

El Ciruja
Recordaba aquellas horas de garufa
cuando minga de laburo se pasaba,
meta punguia, al codillo escolaseaba
y en los burros se ligaba un metejón;
cuando no era tan junao por los tiras,
la lanceaba sin tener el manyamiento,
una mina le solfeaba todo el vento
y jugó con su pasión.
(Alfredo Marino)
Le Fouille-merde
Il se souvient de ces soirs de bringue
Quand au grand jamais fallait bosser,
Juste taper le carton, chourer
Et foutre son blé sur des canassons ;
Qu’y carottait complètement inconnu,
Vu qu’les flics l’avaient pas tapissé,
Qu’une nana le soulageait de tout son blé
En faisant joujou avec sa passion.

 

Soutenu

Une autre tendance du tango, même si elle n’est pas tellement fréquente, est l’utilisation du langage relevé. Les auteurs l’utilisent afin de prêter au genre un souffle poétique plus élevé, en accord avec le fait que le monde des compadritos et des bastringues est devenu, dans la ville comme dans les chansons, un souvenir lointain qui appartient à un passé révolu.

Volver
Yo adivino el parpadeo
de las luces que a lo lejos,
van marcando mi retorno.
Son las mismas que alumbraron,
con sus pálidos reflejos,
hondas horas de dolor.
Y aunque no quise el regreso,
siempre se vuelve al primer amor.
(Alfredo Le Pera)

 

La última Curda
Cerrame el ventanal
que arrastra el sol
su lento caracol
de sueño,
¿no ves que vengo de un país
que está de olvido,
siempre gris,
tras el alcohol
(Cátulo Castillo)
Retour
Je devine déjà le clignotement
Des lumières qui au loin
Marquent mon retour.
Ce sont les mêmes qui ont éclairé
De leurs pâles reflets
Les heures profondes de ma douleur.
Et bien que je n’aie pas désiré ce retour
On revient toujours à son premier amour.

 

La dernière Cuite
Ferme cette croisée,
Car le soleil brûle
Sa lente spirale
De rêve…
Ne vois-tu pas que je viens d’un pays
Qui est d’oubli,
Gris pour toujours
Au travers de l’alcool ?

 


 

Différentes thématiques

 

L’amour et ses souffrances

Beaucoup de tangos hésitent entre la bluette et l’eau de rose, mais quand amour rime avec toujours, eh bien, ça finit toujours mal.

Tú el cielo y tú
Tibio está el pañuelo, todavía,
que tu adiós me repetía
desde el muelle de las sombras.
Tibio, como en la tarde muere el sol,
mi sol de nieve, sin esperanza y sin alondras.
Tibio guardo el beso que dejaste
en mis labios al marcharte
porque aún no te olvidé.
(Héctor Marcó)

 

Tu corazón
¡Tu corazón!
es el incendio, donde yo,
quemé mi vida y mi ilusión,
¡pues eres llama en mi fragor!
Corazón, tu corazón
que puede más que yo,
que puede más que Dios,
que vence a mi razón
que va donde tú vas,
para qué ya negar,
¡si todo está en tu corazón!
(Enrique Soriano)
Toi, le ciel et toi
Tiède est le mouchoir, encore,
Qui me répétait ton adieu
Depuis le quai des ombres.
Tiède comme au soir meurt le soleil,
Mon soleil glacé, sans espoir et sans alouette.
Tiède demeure le baiser que tu as laissé
Sur mes lèvres à ton départ
Puisque je n’ai pu t’oublier.

 

Ton cœur
Ton cœur !
Est un incendie, où moi
J’ai consumé ma vie et mon illusion
Car tu es flamme dans mon fracas !
Ce cœur, ton cœur
Est plus puissant que moi,
Est plus puissant que Dieu,
Il vainc ma raison
Qui va où tu vas,
À quoi sert de nier
Puisque tout est dans ton cœur !

 

Virilité et faiblesse masculine

Dans le monde où naît le tango, l’homme doit être un macho sans faiblesse qui dissimule ses sentiments. Paradoxalement les paroles des morceaux lui en donnent l’autorisation, il peut y montrer son intériorité et la profondeur de sa souffrance.

À titre d’exemple, citons Mano a mano (Celedonio Flores), Uno et Esta noche me emborracho (Enrique Santos Discépolo), Nostalgia (Enrique Cadícamo), Amargura (Alfredo Le Pera).

Angustia
Llora, llora corazón,
llora si tienes por qué,
que no es delito en el hombre,
llorar por una mujer,
(Horacio Pettorossi)

Angoisse
Pleure, pleure, mon cœur,
Pleure puisque tu as de quoi,
Car ce n’est pas une faute pour un homme
De pleurer à cause d’une femme.

 

L’arrabal

L’arrabal apparaît dans le tango en 1919 avec Celedonio Flores et le dernier poète à en faire un thème central est Homero Manzi, jusqu’au début des années 50.

Le mot désigne les quartiers ouvriers où naît le tango. Néanmoins contrairement au centre-ville et à la banlieue (orillas), l’arrabal est moins un lieu géographique qu’un lieu sensible qui incarne l’imaginaire populaire portègne. Si l’une des images récurrentes de l’arrabal du tango est la combinaison de pampa et de ville qui entoure la capitale (las orillas, justement), on est souvent étonné d’entendre citer dans certaines chansons des quartiers assez centraux, San Telmo par exemple, comme représentatifs de l’arrabal. C’est que ce dernier est surtout social. Il s’oppose à la ville comme les classes pauvres aux riches. C’est essentiellement un concept abstrait, expression territoriale d’une division en fait sociale.

L’arrabal, d’un autre point de vue, est plus temporel que spatial : il est la marge entre la campagne et la ville, le front d’urbanisation avalé peu à peu par cette dernière lors de sa croissance, et il est aussi le lieu toujours regretté, même dans ses aspects les plus pauvres, comme la boue qui disparaît sous l’asphalte lors de l’extension du progrès urbain. Ainsi l’arrabal est-il en même temps un enfer de misère et l’objet d’une nostalgie imprescriptible.

L’arrabal est l’inspiration, le quartier d’appartenance auquel on ne doit pas tourner le dos, qu’il ne faut pas oublier. À Montevideo comme à Buenos Aires, le tango est indissolublement lié à l’identité des quartiers. La ville du tango est une ville vécue depuis les quartiers.

De nombreux tangos prennent l’arrabal comme thème : Mi Buenos Aires querido (Alfredo Le Pera), Cafetín de Buenos Aires (Enrique Santos Discépolo), Barrio de tango (Cátulo Castillo), A Media Luz (Carlos Lenzi), Balada para un loco (Horacio Ferrer), Sur (Homero Manzi).

Arrabal amargo
Arrabal amargo,
Con ella a mi lado,
No vi tus tristezas
Tu barro y miserias.
(Alfredo Le Pera)

Arrabal amer
Arrabal amer
Avec elle à mes côtés
Je n’ai pas vu tes tristesses
Ta boue ni tes misères.

 

Le monde de la nuit

Proxénètes, gangsters, prostituées, jeunes bourgeois qui s’encanaillent, etc. n’ont pas seulement été une thématique du genre. Ils ont été ceux par qui le tango a été créé et diffusé. Ils sont donc à double titre présents dans les paroles du tango.

Milonguita (Estercita)
Cuando sales por la madrugada,
Milonguita, de aquel cabaret,
toda tu alma temblando de frío
dices: ¡Ay, si pudiera querer!…
Y entre el vino y el último tango
p’al cotorro te saca un bacán…
¡Ay, qué sola, Estercita, te sientes!
Si llorás… ¡dicen que es el champán!
(Samuel Linnig)

 

Dame la Lata
Que vida más arrastrada
la del pobre canfinflero,
el lunes cobra las latas,
el martes anda fulero.
Dame la lata que has escondido,
Que te pensás, bagayo,
que yo soy filo?
Dame la lata
y a laburar!
Si no la linda biaba
te vas a ligar.
(Juan Peréz)
Entraîneuse (Petite Esther)
Quand tu sors au petit jour,
Entraîneuse, de ce cabaret,
Toute ton âme tremblant de froid,
tu dis : Ah si je pouvais aimer !
Et entre le vin et le dernier tango,
Un rupin t’emmène dans sa garçonnière…
Ah ! Que tu te sens seule, petite Esther !
Si tu pleures… Ils disent que c’est le champagne !

 

Donne-moi le jeton
Quelle vie horrible
Que celle du pauvre maquereau
Le lundi, il relève les compteurs
Et le mardi, il a plus un rond.
Donne-moi le jeton que t’as planqué !
Qu’est-ce que tu crois, mocheté,
Que j’les fabrique, les billets ?
Donne-moi le jeton
Et au boulot !
Sinon la belle raclée,
Que tu vas t’ramasser !

 

Le passage du temps

Pratiquement tous les tangos contiennent au moins un allusion mélancolique au passage du temps et à son effet destructeur sur les relations humaines, les choses, les êtres et la vie elle-même.

Parmi de nombreux autres, citons Volver (Alfredo Le Pera), Caminito (Coria Peñaloza), El Corazón al Sur (Eladia Blázquez), Tinta roja (Cátulo Castillo).

Tinta roja
¿Dónde estará mi arrabal?
¿Quién se robó mi niñez?
¿En qué rincón, luna mía,
volcás como entonces
tu clara alegría?
Veredas que yo pisé,
malevos que ya no son,
bajo tu cielo de raso
trasnocha un pedazo
de mi corazón.
(Cátulo Castillo)
Encre rouge
Où peut être mon quartier ?
Qui a dérobé ma jeunesse ?
Dans quel coin, ma lune,
Verses-tu comme alors
Ta claire allégresse ?
Trottoirs que j’ai foulés
Voyous qui ne sont plus,
Sous ton ciel de satin
Un morceau de mon cœur
Attend l’aurore.

 

La critique sociale

Est mis en cause le plus souvent l’état de la société et non le pouvoir politique.

Cambalache [voir ci-dessous dans le registre satirique] et Que vachaché (Enrique Santos Discépolo), ¿Dónde hay un mango, viejo Gómez? (Ivo Pelay), Chiquilín de Bachín (Horacio Ferrer).

Bronca
Por seguir a mi conciencia
estoy bien en la palmera,
sin un mango en la cartera
y con fama de chabón.
Esta es la época moderna
donde triunfa el delincuente,
y el que quiere ser decente
es del tiempo de Colón.
(Mario Battistella)

Rage
Parce que j’obéis à ma conscience
Je me retrouve ruiné pour de bon,
Sans un radis dans la bourse
Et je passe pour un crétin.
Voilà l’époque moderne
Où triomphe le malfaisant,
Et celui qui veut être correct
Il date de Christophe Colomb.

 

Le tango lui-même

De nombreux tangos parlent du tango lui-même. Nous en avons traduit plusieurs.

 


 

Différents registres

Le registre littéraire d’un texte (on parle aussi de tonalité ou d’intention) est l’effet recherché par l’auteur et produit sur le lecteur. Voici les principaux représentés dans le tango.

 

Lyrique (les sentiments), élégiaque (la plainte) et pathétique (la souffrance)

Par le registre lyrique le poète fait part de ses états d’âme : regret, nostalgie, tristesse, joie etc. Il utilise le vocabulaire de l’affectivité, des sentiments, la première personne. Il est fréquent en poésie.

Volvió una noche
Volvió esa noche, nunca la olvido,
con la mirada triste y sin luz
y tuve miedo de aquel espectro
que fue locura en mi juventud.
Se fué en silencio, sin un reproche,
busqué un espejo y me quise mirar
habiá en mi frente tantos inviernos
que también ella tuvo piedad.
(Alfredo Le Pera)

 

Desde el Alma
Alma, si tanto te han herido
¿Por qué te niegas al olvido?
¿Por qué prefieres
llorar lo que has perdido
buscar lo que has querido
llamar lo que murió?
Vives inútilemente triste
y sé que nunca mereciste
pagar con penas
la culpa de ser buena,
tan buena como fuiste
por amor.
(Homero Manzi)
Elle revint un soir
Elle revint ce soir-là, je ne l’oublierai jamais
Le regard triste et sans lumière
Et j’eus peur de ce spectre
Qui fut la folie de ma jeunesse
Elle s’en fut en silence, sans un reproche
J’ai cherché un miroir et j’ai voulu me regarder.
Il y avait sur mon front tant d’hivers
Qu’elle aussi a eu pitié.

 

Du Fond de l’âme
Mon âme si souvent blessée,
Pourquoi te refuses-tu l’oubli ?
Pourquoi préfères-tu
Pleurer ce que tu as perdu,
Chercher ce que tu as aimé,
Appeler ce qui est mort ?
Tu vis inutilement triste
Et je sais que tu n’as jamais mérité
Payer de chagrin
La faute d’être bonne,
Bonne comme tu le fus
Par amour.

 

Épique

Le registre épique est bien sûr caractéristique de l’épopée, mais on le trouve aussi dans toutes les formes littéraires… et dans les paroles de tango. Tout y est exagéré, démesuré, excessif. Les héros sont des êtres extraordinaires, qui accomplissent des actes hors du commun, ce qui suscite chez le lecteur un sentiment d’admiration et de fascination. Les compadres et compadritos des premiers tangos font l’objet d’un grandissement épique.

Don Juan
Calá, che, calá;
Siga el piano, che;
Dese cuenta usted
Y después dirá
Si con este taita
Podrán por el norte…
¡Calá, che, qué corte!
¡Calá, che, cala!
En el tango soy tan taura
Que, cuando hago un doble corte,
Corre la voz por el norte,
Si es que me encuentro en el sur.
(Ricardo Julio Podestá)
Don Juan
Regarde, mon gars, regarde !
Et suis au piano, mon gars !
Rendez-vous compte par vous-mêmes
Et ensuite vous direz
S’ils peuvent en faire autant,
Les gars du nord.
Regarde-moi ce corte, mon gars !
Regarde, mon gars, regarde !
Au tango je suis si costaud
Que quand je fais un double corte
La rumeur parcourt le nord
Alors que je suis dans le sud.

 

Réaliste

Une œuvre réaliste vise la représentation du réel sans embellissement, sans recherche de valorisation esthétique. Pour cela, elle peut utiliser un vocabulaire présentant la réalité quotidienne même dans ses aspects les plus laids ainsi que de nombreux termes concrets.

Margot
Se te embroca desde lejos,
pelandruna abacanada,
que has nacido en la miseria
de un convento de arrabal…
Porque hay algo que te vende,
yo no sé si es la mirada,
la manera de sentarte,
de mirar, de estar parada
o ese cuerpo acostumbrado
a las pilchas de percal.
(Celedonio Flores)
Margot
On te reconnaît de loin,
Pauvre petite embourgeoisée,
Née dans la misère
D’un conventillo de faubourg…
Oui, quelque chose te trahit,
Je ne sais pas si c’est le regard,
La manière de t’asseoir,
Ton regard, ton maintien
Ou ce corps habitué
Aux fringues de percale.

 

Comique

Le registre comique est destiné à provoquer le rire ou le sourire chez le lecteur, le spectateur.

Línea 9
Era un bondi de línea requemada
con guarda batidor cara de rope.
Si no saltó cabron por la mancada,
fue de chele nomás, de puro miope.
(Carlos de la Púa)
Ligne 9 [le pickpocket]
C’était un bus de malheur
Avec un contrôleur façon pitbull.
Si y s’est pas fait choper en flag,
Pur coup de pot : l’gars était total miro !

 

Satirique

Ces registres servent à dénoncer et ridiculiser par différents procédés les défauts d’un individu ou de la société.

¡Cuidado con los cincuenta!
Una ordenanza sobre la moral
decretó la dirección policial
y por la que el hombre se debe
abstener decir palabras dulces a una mujer.
Cuando una hermosa veamos venir
ni un piropo le podemos decir
y no habrámos que mirarla y callar
si apreciamos la libertad.
Caray!… No sé
por qué prohibir al hombre
que le diga un piropo a una mujer!
Chiton!... No hablar,
porque al que se propase
cincuenta le harán pagar!
(Ángel Villoldo)

 

Cambalache
Que el mundo fué y será una porqueria,
ya lo sé…
en el quinientos seis
y en el dos mil también;
pero que el siglo veinte es un despliegue
de maldad insolente
ya no hay quien lo niegue;
vivimos revolcaos en un merengue
y en un mismo lodo todos manoseaos.
Hoy resulta que es lo mismo
ser derecho que traidor,
ignorante, sabio, chorro,
generoso, estafador.
Todo es igual; nada es mejor;
lo mismo un burro que un gran profesor.
No hay aplazaos ni escalafón;
los inmorales nos han igualao.
(Enrique Santos Discépolo)
Gare à l’amende !
Par une ordonnance sur la morale
La direction de la police a décrété
Que l’homme doit désormais s’abstenir
D’adresser des mots doux à une femme.
Quand on voit venir une belle
On ne peut plus lui tourner un compliment.
Il faut juste la regarder et fermer sa gueule
Si on aime la liberté.
Ah la la !… Je ne sais pas
Pourquoi on interdit à l’homme
De faire un compliment à une femme !
Fais gaffe !… Ferme-la,
Parce que celui qui contrevient,
Ça va lui coûter cinquante balles !

 

Bazar
Que le monde fut et sera une porcherie,
Je le sais… ;
Depuis aussi longtemps qu’on veut
Et jusqu’au siècle prochain.[…]
Mais que le XXe siècle soit un déploiement
De mauvaiseté insolente,
Il n’y aura personne pour le nier ;
Nous vivons vautrés dans le chaos,
Et nous triturons tous la même boue.
Et donc c’est la même chose
D’être droit ou traitre,
Ignorant, savant, voleur,
Généreux, escroc.
Tout se vaut, rien n’a de valeur,
Un âne vaut un grand professeur.
Il n’y a ni bas ni haut,
Les cyniques nous ont nivelés.

 

Tragique

Le registre tragique se caractérise par l’expression d’un enchaînement inéluctable conduisant à l’échec, voire à la mort. Il met en évidence la situation de victime d’un être face à des forces qui le dépassent : le destin, la fatalité etc. Dans le tango, ce registre se marie souvent à un certain sentimentalisme, mais après tout les aristocrates de la Cour de Louis XIV n’allaient-ils pas voir les tragédies de Racine pour pleurer à chaudes larmes.

Organito de la tarde
Aquel viejito tuvo una hija
que era la gloria del arrabal.
[…]el rengo, que era su novio
y que en el corte no tuvo igual...
Supo con ella y en las milongas
con aquel tango reinar.
Pero vino un día un forastero bailarín,
buen mozo y peleador,
que en una milonga
compañera y pierna le quitó.
Desde entonces padre y novio
van buscando por el arrabal
la ingrata muchacha,
al compás de aquel tango fatal.
(José González Castillo)
Orgue de Barbarie du soir
Le petit vieux avait une fille
Qui était la gloire du faubourg.
Le bancal était son fiancé
Sur la piste il n’avait pas son égal…
Il sut avec elle et dans les milongas
Régner avec ce tango.
Mais un jour vint un danseur étranger,
Un bandit fort et bagarreur
Qui en une seule milonga
Lui ôta compagne et jambe.
Et depuis le père et le fiancé
Vont cherchant par tout le faubourg
L’ingrate jeune fille
Au rythme de ce tango fatal.

 


 

N. B. : suivant un modèle de réflexion bien français (un préjugé, un biais comme on dit aujourd’hui, qui classe Brassens d’un côté et Céline de l’autre, pour s’en tenir à deux noms), nous avons tendance à considérer que les écrivains et ceux qui écrivent des paroles de chanson ne sont pas les mêmes, appartiennent à deux mondes différents. Rien n’est plus faux autour du Rio de la Plata. Pour ne citer que trois auteurs, Cadícamo est l’auteur de plusieurs livres et pièces de théâtre, Julio Cortázar et Jorge Luis Borges ont écrit des tangos. D’ailleurs de nombreuses nouvelles de ce dernier pourraient être des tangos (La Intrusa, El Sur).

 

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