Guardia nueva

 

Le tango, c’est aussi de la musique. (Julio de Caro)
 
De tout ce que j’ai écouté en Argentine, y compris la musique savante, le plus précieux et ce qui recèle le plus d’intérêt pour l’avenir est, à mon avis, la musique de Julio de Caro. (Manuel de Falla)

 


Musiciens - Paroliers - Chanteurs


 

Le terme désigne la période qui s’étend des changements imposés par Julio de Caro jusqu’à la mort de Carlos Gardel en 1935. C’est le moment où le peuple portègne prend conscience qu'il a créé un genre musical qui est sa voix et qui a une valeur propre. Apparaît et passe au premier plan la figure du chanteur de tango.

En fait les évolutions stylistiques qui la caractérisent se mettent en place entre 1917 et 1924 : sexteto típico, généralisation des arrangements qui font diminuer la part de l’improvisation, calme du rythme par l’atténuation des syncopes, réduction de la part des sections structurantes (4 phrases de 4 mesures) de trois à deux, importance du tango chanté (tango canción) pas destiné à être dansé,… Le tango se libère de la danse, prend les couleurs diverses (musique, poésie, mode de vie) qui sont toujours les siennes aujourd’hui et devient dans le même mouvement un genre littéraire. On dit qu’il passe « des pieds aux lèvres ». D’un autre point de vue, « la morale envahit les paroles, la sexualité s’éloigne ; on passe d’une érotique des corps à une éthique de la parole » (Dictionnaire passionné du tango).

orquestra típica Julio de Caro

Le tango sature à cette époque tout l’espace culturel, disques (amélioration des techniques d’enregistrement à partir de 1926), radio, cirque, théâtre (saynètes, comédies musicales, revues), cinéma (c’est l’époque où les chanteurs deviennent vedettes de films). Les partitions peuvent être tirées jusqu’à 30 000 exemplaires. Si le tango reste une danse populaire et interlope dans les faubourgs, on pratique, dans les salons de la bourgeoisie et les endroits chic du centre ville, un tango distingué, « civilisé ». De la même manière, si l’on compose toujours des musiques comme au temps de la vieille garde (Siga en Corso d’Anselmo Aleta, Tata viejo de Pedro Maffia), les nouveaux modes s’imposent.

L’époque de la guardia nueva est le moment où le tango devient la musique et la danse identitaires de Buenos Aires et où les autres musiques argentines rejoignent le rang des folklores.

C’est aussi le moment où le tango s’exporte le plus. Par exemple, du fait que de nombreux émigrants étaient juifs ashkenaze et qu’ils avaient participé comme les autres à la naissance de la musique, il n’est pas étonnant que se développe en Europe centrale un tango yiddish autour de la clarinette klezmer et du violon (Papirosn, Friling). En ce xxe siècle bizarre et parfois atroce, on écrivit et joua des tangos dans les ghettos et jusqu’à Auschwitz.

 

Compositeurs, chefs d’orchestre et musiciens

  • Julio de Caro (violoniste, 1899-1980), avec ses frères Francisco (1898-1976) et Emilio (1903-1964), est celui qui porte cette révolution, à tel point qu’on la qualifie de decareana. Il met sa formation de musicien classique et de jazzman au service de la complexification du tango.
  • Juan Carlos Cobián (« El Aristócrata del tango », « El Chopin du tango », pianiste, 1896-1953) est le précurseur de la guardia nueva dès avant 1917.
  • Edgardo Donato (violoniste, 1897-1963) continue le style de la guardia vieja à l’époque de la guardia nueva.
  • Osvaldo Fresedo (« El Pibe de la Paternal », bandonéoniste, 1897-1984) garde dans sa musique un tempo lent et marqué qui convient à la danse. Son style lyrique place les violons au premier plan et il s’autorise à utiliser des instruments inhabituels, harpe, vibraphone, batterie. Il laisse plus de mille enregistrements.
  • Pedro Laurenz (bandonéoniste, 1902-1972) « a développé un jeu fougueux, virtuose et complexe, particulièrement innovant dans le développement de la main gauche qui a permis aux arrangeurs d’accorder une place plus grande à la polyphonie » (Dictionnaire passionné du Tango). Il s’est illustré avec tous les musiciens d'avant-garde, de Julio de Caro à Horacio Salgán.
  • Pedro Maffia (« El Pibe de Flores », bandonéoniste, 1899-1967) joue un tango profond, virtuose mais sobre, sans effets.

 

Orchestre de Canaro

Paroliers/poètes

  • Enrique Cadícamo (1900-1999) se fait, sur un registre nostalgique et désenchanté, le chroniqueur du Buenos Aires nocturne dans un lunfardo manipulé de manière élégante (1300 chansons, dont Anclao en París, Che papusa oí, Madame Ivonne, Muñeca brava).
  • Enrique Santos Discépolo (« Discepolín », 1901-1951) a défini le tango comme « une pensée triste qui se danse ». Il exprime ses angoisses existentielles dans des paroles sombres, mais pleines d’humour et de dérision (Malevaje, Uno, Sin palabras, Cafetín de Buenos Aires). Non content d’être leur parolier, il a aussi composé certains tangos parmi les plus célèbres (Cambalache, Yira Yira). Il développe deux thématiques sur l'amour, qui apparaît tantôt trahi, tantôt impossible.
  • Celedonio Flores (« El Negro Cele », 1896-1947) observe la vie quotidienne du petit peuple portègne et ses transformations. Grâce à une fine compréhension de l’âme humaine, puisant ses sujets dans la vie du quartier il leur confère une dimension universelle (Mano a mano, Viejo smoking, La Puñalada).
  • Francisco García Jiménez (« Joe Francis », 1899-1983) évoque dans des textes aux formes diverses la vie des classes moyennes.
  • Alfredo Le Pera (1900-1935) est le parolier de Gardel et meurt dans le même incompréhensible accident d'avion que lui (Melodía de arrabal, Recuerdo malevo, Cuesta Abajo, El Día que me quieras, Volver).
  • Manuel Romero (1891-1954) chante la virilité des quartiers louches (Patotero sentimental, Tango porteño, Tomo y obligo). Il est aussi scénariste et réalisateur.

 

Chanteur.se.s

  • Carlos Gardel (« El Francesito », « El Morocho del Abasto », « El Zorzal criollo », « Carlitos », ténor/baryton, 1890 ou 1887-1935). Réputé né en France sous le nom de Charles Gardès (mais l’Uruguay le réclame également), il est devenu un des mythes de l’Argentine dès avant sa mort dans un mystérieux accident d’avion. Il est, pour tout un chacun dans le monde entier, la figure essentielle du tango chanté, qu’il représente également au cinéma. « Il se servit des paroles du tango et les transforma en une brève scène dramatique, une scène où, par exemple, un homme abandonné par une femme se plaint, et où – c'est l’un des thèmes les plus tristes du tango – la déchéance physique d’une femme est évoquée. » (Jorge Luis Borges) On ne danse pas sur Carlos Gardel, parce que ce n’est pas fait pour ça, seulement pour écouter, mais le 11 décembre, son anniversaire, qui est aussi celui de Julio de Caro, est en Argentine le Jour du Tango.

Carlos Gardel

  • Sofía Bozán (« La Negra », « El Alma del Maipo », 1904-1958) n’a enregistré qu’une trentaine de titres, mais elle est aussi une actrice et une danseuse. Sa gouaille et sa présence en scène firent d’elle presque l’égale de Gardel dans le cœur du public.
  • Charlo (Carlos José Pérez Urdinola, baryton, 1906-1990) a laissé plus de mille enregistrements. Pianiste, il fut également compositeur.
  • Ignacio Corsini (« El Caballero cantor », ténor, 1891-1967) est né en Sicile, a été ouvrier agricole dans la pampa et a tourné dans de nombreux films.
  • Ada Falcón (« La Imperatriz del tango », 1905-2002) ne chante presque qu’avec Canaro dont elle est la maîtresse et mène une vie de star hollywoodienne, puis disparaît en distribuant ses biens autour d'elle avant de se faire bonne sœur recluse.
  • Francisco Fiorentino (« Fiore », 1905-1955) est une des voix majeures du tango. Il a chanté avec Troilo avant de voir son orchestre dirigé par Piazzolla.
  • Libertad Lamarque (« La Reina del Tango », soprano, 1908-2000), malgré de profonds drames intimes, mena une carrière de près de quatre-vingts ans, tant au cinéma que sur la scène.
  • Augustín Magaldi (« La Voz sentimental de Buenos Aires », 1898-1938), ami d’enfance d'Eva Perón, fut également compositeur (Libertad). Bien que très talentueux, il est pour des raisons difficiles à comprendre le mal aimé du tango.
  • Azucena Maizani (« La Ñata gaucha », « Azabache », 1902-1970) chante costumée en homme.
  • Tita Merello (« La Morocha argentina », « La Negra », « Tita de Buenos Aires », soprano, 1904-2002) affirmait que « chaque tango est une petite pièce de théâtre. »
  • Rosita Quiroga (« La Piaf del arrabal porteño »,1896-1984) enregistra presque exclusivement de 1922 à 1931. Son style ironique, entre parlé et chanté, installe une ambiance intimiste.
  • Mercedes Simone (« La Dama del tango », mezzo-soprano, 1904-1990) enregistre 250 tangos dans un style élégant, distingué, sobre.
  • Tania (« La Actriz del tango », mezzo-soprano, 1893-1999) partagea la vie de Discépolo. Espagnole, elle ne vint au tango qu’à la trentaine.

 

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