Origines du tango

 

Le tango, musique bégayante et danse solennelle, dont nous devrions déclarer l’origine divine ou semi-divine et découvrir le fondateur en quelque dieu banlieusard des renfoncements de murs, des beuveries, des comités électoraux, des maisons borgnes, des feutres mous portés sur le côté. (Jorge Luis Borges)

 


Les motsLes choses - Les danseurs - Les musiciens


 

Les mots

 

Les origines du tango restent obscures. Cela commence avec le mot lui-même.

Tango, parfois sous la forme tambo, est employé tout au long du xixe siècle, voire du xviiie, pour désigner divers morceaux de musique. Mais l’on ne sait pas forcément à quel genre musical il renvoie dans tel ou tel cas.

Les étymologies proposées sont nombreuses, sans qu’aucune soit conclusive. Les plus sûres renvoient à l’Afrique et à l’esclavage (et il est vrai, vous le verrez plus bas, que les Afro-argentins jouèrent un rôle essentiel dans la naissance du tango) :

  • dans plusieurs langues d’Afrique de l’Ouest le mot désigne un espace sacré enclos où ne pouvait entrer que les initiés et où l’on pratiquait danses et cérémonies religieuses au son du tambour. Par glissement de sens le terme en serait venu à désigner les tambours eux-mêmes, voire leur musique.
  • il peut désigner également dans ces langues le tambour, instrument essentiel de ces cérémonies ;
  • le mot a également pu désigner l’enclos où étaient parqués les esclaves avant leur embarquement et où ils ne pouvaient se mouvoir que les pieds au sol à cause des chaînes, renvoyant au fait que le tango se danse en prise avec la terre ;
  • d’après une définition donnée à Cuba en 1836, un tango aurait été une « réunion de Noirs fraîchement débarqués qui dansent au son du tambour ». En 1789 une proclamation gouvernementale avait interdit les rassemblements « tango » des Noirs et des basses couches sociales sur le port de Buenos Aires. Ce type de document se multipliera au cours du xixe siècle. selon une définition donnée à Cuba en 1836, un tango est « une réunion de Noirs bossales (fraîchement déportés) qui dansent au son des tambours. »

Danseurs au Pavillon Rose de Buenos AiresDes langues africaines viennent également les mots canyengue et milonga. En « Afrique du Sud-Ouest, la milonga est le rituel complexe [la palabre] qui, dans les villages, permet de régler les conflits entre les habitants tous réunis pour la circonstance sous le grand arbre : s’échangent palabres, énigmes, métaphores, tandis que tambours et chants jouent un rôle majeur en intercédant auprès des dieux. [Le mot] prend dans la bouche des Blancs le sens de “pagaille”, de “fête bruyante” et de bruit que font les Noirs » (Dictionnaire passionné du tango). Canyengue provient du kimbundu, une langue d’Angola qui appartient à la famille bantoue, c’est une dérivation de candombe.

Il est vrai que la population noire apparaît de moins en moins nombreuse sur les rives du Río de la Plata à partir du milieu du xixe siècle et que cette disparition était à peu près achevée au début de la première guerre mondiale. Les causes en sont plurielles : guerres sud-américaines du xixe siècle dont les bataillons sont composés majoritairement de Noirs placés en première ligne, épidémie de fièvre jaune qui frappe durement cette communauté miséreuse, métissage plus ou moins forcé, politique de blanchiment, impact démographique de l’émigration, etc. Il n’en reste pas moins que c’est dans cette population et ses traditions que le tango plonge ses racines les plus profondes ; d’ailleurs on ne doit pas oublier que de nombreux Noirs ont par la suite joué un rôle important dans la musique et la culture (au premier rang desquels Horacio Salgán, pour ne citer que lui). D’ailleurs ne pourrait-on pas dire que la population afro-argentine a tout autant été invisibilisée qu’elle n’a réellement disparu (les statistiques officielles placent sa part à 0,4%, mais des études génétiques la remontent à près de 10%, sans compter que chaque portègne a quelques gouttes de sang noir, ou indien). L’Uruguay, l’autre pays du Río de la Plata, est moins timide sur cette question.


D’autres hypothèses concernant le terme tango, bien que plus proches de nous, sont moins convaincantes :

  • le latin tangere, qui signifie toucher et se conjugue à la première personne du singulier du présent de l’indicatif tango ; le fait est que le tango est la seule danse de couple où les partenaires s’étreignent.
  • le français tanguer, par analogie avec le mouvement du bateau qui se balance d’avant en arrière ; le tango serait une danse où l’on tangue (en fait non, mais peut-être plus à l’origine).
  • l‘espagnol tangir et le portugais tanger signifient jouer d’un instrument.
  • l’andalou tanguillo, toupie, qui désigne un style de flamenco, qui a effectivement joué un rôle dans la naissance du tango. Notons par ailleurs que le terme tango désigne l’un des innombrables palos (styles de chant) du flamenco. Remarquons également qu’il peut être établi de nombreux parallèles entre flamenco et tango argentin, « en un va-et-vient d’influences réciproques depuis le xixe siècle (peut-être avant), ainsi qu’en témoigne le nom de Cantes de Ida y Vuelta (chants d’aller-retour) donné à un groupe de palos flamencos, voisin du groupe des tangos, et dont les noms sont empruntés à l’aire latino-américaine : guajiras, vidalitas, milongas, rumbas. » (Wikipedia)

D’autres hypothèses, très étranges parfois, font par exemple référence au Japon, dont une ancienne province se nomme Tango et qui est devenu depuis, il est vrai, l’un des pays essentiels de notre danse.

Dessin “humoristique” illustrant le “tango des Noirs”

Ce dessin satirique, caractérisé par un racisme dévalorisateur de type « Y a bon Banania », est néanmoins un document historique important car il confirme l’ascendance noire du tango. Il illustre cette phrase de Jorge Luis Borges, qui paraphrase l’historien Vicente Rossi : « Toute la population noire de Palermo […] dansa [la milonga] d’abord sans s’enlacer (cela s’appelle le tango lubolo), chaque danseur dansant avec son ombre. » Rossi parlait plus précisément de cortes, de quites (esquives) et de quebraduras (ruptures). De plus l’image montre bien la prise avec la terre.

 


 

Les choses

 

Le tango est né dans les années 1870 sur les bords du Río de la Plata, estuaire de deux fleuves, dans une population extrêmement métissée. « Les Mexicains descendent des Aztèques, les Péruviens descendent des Incas, les Argentins descendent des bateaux », dit-on. Ou bien, plus plaisamment encore, « Recette pour faire un Argentin : prenez une Indienne, deux caballeros espagnols, trois gauchos métissés, un voyageur anglais, un demi-berger basque, plusieurs esclaves noires et laisser mijoter trois siècles… Avant de servir, ajouter cinq paysans italiens, un Juif d’Europe, un cafetier galicien, trois quarts de marchand libanais et une prostituée française tout entière… laissez reposer une cinquantaine d’années, puis servez glacé et gominé… » (d’après Éric) Il en est de même à Montevideo, l’autre ville de naissance du tango, sur la rive opposée du Río de la Plata : en 1908, 30% de ses habitants étaient nés à l’étranger.

un conventilloL’économie argentine est en plein essor. Le pays, indépendant depuis 1810, a libéré ses esclaves noirs en 1853 et unifié ses provinces. Il se dote d’une capitale, Buenos Aires, et en 1880 d’une Constitution fédérale. Toutes ces étapes, l’Uruguay les a franchies en 1830. Dès 1870, les deux pays font appel à l’immigration européenne pour assurer son développement économique. Le port de Buenos Aires voit alors débarquer des millions d’immigrants, surtout espagnols et italiens (notamment des Napolitains qui exerceront plus tard une influence prégnante sur les mélodies du tango chanté), mais aussi allemands, français, portugais, slaves, juifs d’Europe de l’Est, etc. qui vont constituer un prolétariat très pauvre. Tous rêvent de faire fortune sur les terres du nouveau monde mais beaucoup d’entre eux vont bientôt perdre leurs illusions. Ils s’entassent à la périphérie de la ville dans d’immenses taudis, appelés conventillos, où chaque chambre sombre, associée à une petite cuisine, donne sur la cour centrale. Ils s’y mêlent à une population locale miséreuse, composée essentiellement de deux communautés :

  • celle des anciens paysans et gauchos (gardiens de bétail) qui ont quitté la pampa (immense plaine qui est la campagne argentine). Ils descendent des populations indigènes d’origine amérindienne ou des anciens colonisateurs espagnols ;
  • celle des Noirs et mulâtres, descendants des anciens esclaves importés au siècle précédent d’Afrique vers le continent américain. Les tambours des Noirs résonnent dans Buenos Aires à Montserrat, nommé pour cette raison El Barrio del Tambor, et on y danse le candombe.

Le tango dansé précède la musique. Aux origines les pas du tango, inspirés de ceux du candombe métissés par les danses européennes, s’adaptaient à toutes les musiques (polkas, mazurkas, pasos dobles, scottishs,…). Pour voir les choses de manière plus complexe, les immigrants s’inspirent de leurs danses traditionnelles pour inventer de nouvelles figures tout en mimant, pour les pasticher, les danses picaresques locales et les pas cadencés des Noirs hérités du candombé afro-uruguayen et de la habanera cubaine. Cette dernière était déjà elle-même une version ironiquement imitée par les anciens esclaves noirs de la contredanse de leurs maîtres espagnols. Le mélange de cultures qui joue à plein, et de manière complexe, donne la milonga canyengue, le premier style de tango dansé rapide et débridé. La rythmique de base est celle, en deux temps rapides, de la habanera, arrivée aux bords du Río de la Plata vers 1850. Dans les cafés et academías de San Telmo, La Boca et Barracas, mais aussi Balvanera, Monserrat ou Palermo, faubourgs proches du port qui se peuplent à vue d’œil, et (bien plus tard) dans les cours des conventillos, des bals s’improvisent.

Danseurs pratiquant le tango entre euxIl est un trait caractéristique bien connu : les hommes dansent souvent entre eux. Cela est sans doute en partie dû au fait que la population portègne est constituée majoritairement d’hommes : 52 à 56 % selon les années de recensement, mais le déséquilibre est bien plus grand dans les conventillos. Ceci explique aussi, au passage, le développement exponentiel des maisons closes. Les danseurs affirment d’ailleurs que leur but est d’abord de s’entraîner pour être meilleurs et être plus à même de séduire les femmes et de se confronter au corps féminin, souvent celui d’une prostituée. En effet le tango est à l’époque dansé dans les maisons closes, où il est utilisé pour faire patienter les clients ou les mettre en train avec la fille avec laquelle ils vont monter un peu plus tard. Jorge Luis Borges offre une interprétation, différente mais connexe, à cette danse masculine : il a « pu observer dans [s]on enfance à Palermo […] que le tango était dansé au coin des rues par des couples d’hommes, parce que les femmes du peuple ne voulaient pas se commettre dans cette danse de filles perdues. » Toujours est-il qu’un décret municipal interdira en 1916 la danse entre hommes dans les bals publics.

 


 

Les danseurs

 

À Buenos Aires, vers 1854 ouvrit l’Academía de la Parda Cármen Gómez.

Quelques danseurs célèbres des origines, tant à Montevideo qu’à Buenos Aires : Francisco Ducasse (avec sa partenaire Mimí Pinsonette), El Flaco Saúl, Pedrín (« La Vieja »), Pancho Panelo, Pintín Castellanos, El Negro del Abasto, El Negro Galarza, Cotongo y Benguel et El Negro Pedro qui dansait avec La China Mauricia.

Parmi les danseuses de l’époque, argentines ou uruguayennes, citons La Parda Deolinda, la Morena Sixta (moreno veut dire brun), La Parda Loreto, La Parda Refucilo, La Parda Flora (pardo signifie de peau sombre), La Gaucha Manuela, Juana Rebenque, Rosa & Maria Balbina, Clotilde Lemos, La Negra María, La Parda Esther qui dansait avec El Pardo Santillán, La Peti, compagne du Negro Pavura, La China Venicia, la Negra Rosa, la Mulata María Celeste, la Ñata Aurora, la Ñata Rosaura, La Voladora. Luciana Acosta (« La Moreyra ») était la fille de gitans andalous et dansait avec son amant et souteneur Bautista Salvini (« El Civico »).

Margarita Verdier, (« La Oriental », « La Rubia Mireya »), née de parents français, vivait, essentiellement la nuit, dans le quartier d’Almagro. Elle a inspiré à Francisco Canaro le tango Tiempos viejos et deux films à Manuel Romero.

Joaquina Marán (« La China Joaquina ») fut impliquée dans le meurtre du danseur Fernando Ramayón par un autre de ses amants, El Ñato Posse (ñato signifie camus, allusion encore à des traits négroïdes). Le tango Joaquina que lui dédia Juan Bergamino (1875-1959), influencé par le ragtime, était sous-titré « musique rêvée pour danser le tango argentin ».

Juan Filiberto (« Mascarilla »), danseur virtuose, fut le père du compositeur de la guardia vieja Juan de Dios Filiberto (1885-1964, violoniste, Quejas de bandoneón, Caminito, Malevaje, Clavel del aire).

Arturo de Nava (ou Navas, 1876-1932), également chanteur (baryton) et payador (comme son père Juan, 1856-1919), acteur de rue, circassien, guitariste, compositeur, est le seul maestro de cette époque dont nous possédons des photographies en train de danser.

Arturo de Nava dansantArturo de Nava (1903)

Ingénieur électricien, boxeur, escrimeur, champion d’aviron, l’un des premiers aérostatiers et aviateurs latino-américains, mort dans un crash, Jorge Newbery (1875-1914) fut également un fin danseur et plusieurs tangos lui sont dédiés.

 


 

Les musiciens

 

Avec quelques instruments de musique (flûte, violon, guitare, parfois mandoline ou orgue de Barbarie) les orchestres qui mixent tout ensemble les rythmes et les mélodies européennes à ceux des payadores (chanteurs itinérants) et des Noirs des orillas, élaborent entre 1870 et 1880, une nouvelle musique populaire métissée spécifiquement rioplatense : la milonga, qui donnera naissance vers 1880-1890 au tango. Il s’agit à l’époque d’une forme assez vive. Quelques noms : à Buenos Aires, le pianiste Alejandro Vilela (« El Pardo Alejandro »), à Montevideo El Negro Hilario, chanteur, guitariste et payador.

Dans les années 1870 paraît Bartolo, l’un des premiers tangos, qui sera enregistré en 1905 par Diego Munilla. Ses paroles ont de fortes connotations pornographiques (Bartolo joue d’une flûte qui n’a qu’un trou). C’est d’ailleurs assez fréquent : les premiers tangos-milongas et tangos criollos présentent des couplets naïfs souvent assez obscènes. Citons quelques titres expressifs : Deux coups sans sortir, Sacudime la Persiana (Secoue-moi la boutique), El Fierrazo (Un coup bien tiré), El Queco (Le Bordel, 1874) de Lino Galeano ou encore Dame la lata de Juan Perez (1883). (Donne-moi le jeton : il s’agit de celui que donne le client à la prostituée en échange de sa prestation, et qui permettait à cette dernière ensuite de récupérer une partie de la somme auprès du tenancier de la maison close ; c’est son proxénète qui le lui réclame).

En 1876 un tango-candombe intitulé El Merenguengué connaît une grande popularité jusqu’à devenir un succès du carnaval afro-argentin de février de cette année-là. Il est joué par une guitare, un violon et une flûte, en plus des tambours traditionnels du candombe afro-uruguayen.

L’Dessin de 1899un des premiers groupes de tango, dans les années 1870, était composé de deux afro-argentins, El Negro Casimiro Alcorta au violon et El Mulato Sinforoso à la clarinette, qui s’adjoignaient souvent un guitariste pour mieux marquer le tempo. Casimiro (1840-1913) avait été l’esclave d’Amancio Alcorta, premier compositeur argentin de musique classique. Il était également danseur avec sa compagne La Paulina et écrivit dans les années 1880 les fameux tangos Cara sucia (sous le titre Concha sucia), Entrada Prohibida, et d’autres morceaux. Il n’en signa aucun, car cela ne faisait guère à l’époque mais d’autres, plus tard, ne se gêneront pas pour s’approprier ses œuvres.

Le premier enregistrement existant d’un tango, La Canguela, d’auteur inconnu, date de 1889 et se trouve au Musée de la Ville de Rosario.

Gabino Ezeiza (1858-1916), afro-argentin, est considéré comme le premier payador urbain (El Tango patagonés, 1905). Il introduisit le rythme de la milonga dans la payada.

Higinio Cazón (1864-1914), payador afro-argentin lui aussi, fonda un orchestre avec Ángel Villoldo et grava l’un des premiers tangos enregistrés de la guardia vieja (El Taita, 1905).

Rosendo Mendizábal (pianiste, 1868-1913), un autre afro-argentin, écrit en 1896 le premier tango dont nous possédons une partition (avec enregistrement du droit d’auteur), El Entrerriano. Son frère Sergio, également compositeur et danseur de grande classe, meurt dans un bar, sa guitare sur les genoux.

Carlos Posadas (« El Negro Posadas », violoniste, guitariste, pianiste, 1874-1918) composa des tangos comme El Jagüel, El Retirao, El Tamango.

 


 

On désigne à l’époque la musique et la danse comme tango criollo, par opposition au tango español, genre du flamenco.

C’était l’époque « du couteau et du courage », dira le poète Jorge Luis Borges, pour qui ce tango originel des abattoirs et des bordels est le seul authentique.

 

 

Généalogie du tango

 

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