Danser le tango

 

Ce que le tango invente, c’est de mettre les figures du quadrille à l’intérieur de la danse de couple. (Rémi Hess)
 
10 minutes pour apprendre une figure,
10 ans pour apprendre à marcher.
(Adage tanguero)

 


Figures - Styles - Corte - Guidage - Improvisation


 

En tango on danse d’abord le rythme, et ensuite seulement on peut exprimer la mélodie.

On peut toutefois choisir de danser un instrument, voire le chanteur (une tradition consiste à rester dans une certaine immobilité quand il parle). On peut aussi changer d’instrument dans le morceau, être attentif par exemple aux solos.

 

La partie du corps qui est motrice et expressive va des hanches aux pieds. Le haut sert à guider le mouvement ou à l’empêcher. La taille fonctionne comme une rotule entre les deux.

 

Danser le contretemps crée ce rythme si particulier à la danse tango, vite-vite-lent.

 


 

Figures

 

On dit couramment que la marche est l’essentiel du tango et que l’on n’exécute des figures que quand on est bloqué. Ce n’est bien sûr pas si évident. Car marches et figures ont toutes deux pour fonction d’exprimer la musique.

Les figures du tango peuvent éventuellement être divisées en deux catégories :

1. celles qui structurent la danse en interprétant la musique :

  • caminata/marche
  • salida
  • baldosa
  • pivot
  • ocho/huit
  • sacada
  • giro/tour
  • ribote
  • etc.

2. celles qui ajoutent des ornements et ne sont pas essentielles (on peut danser sans) :

  • gancho
  • boleo
  • barrida
  • colgada
  • volcada
  • sentada
  • lapíz
  • agujas
  • planeo
  • etc.

Bien sûr cette catégorisation est simpliste. L’ornement lui-même, s’il n’est pas là juste « pour faire joli » ou comme une performance, peut constituer une forme d’interprétation.

De toute façon, l’essentiel du tango ne réside pas dans les figures.

 


 

Les styles de danse

 

 

Le tango canyengue est le plus innocent, il est très rythmique et joueur, rectiligne, sans tour. Étymologiquement, le terme canyengue signifie « marcher en cadence » et fait référence à une danse « canaille ». Il est fondé sur des corriditas effectuées côte à côte, sans frontalité. On le danse le haut du corps très fléchi, les genoux pliés ; les visages peuvent se toucher joue à joue mais les bustes restent séparés. C’est le premier tango de la légalité, celui qui se dansait dans les conventillos quand la danse sortit des maisons closes. Les principaux orchestres ayant contribué à ce style sont Roberto Firpo, Francisco Canaro, Felipe Antonio, La Típica Victor, Los Tubatango. - Exemple de tango canyenguelightbox[600 400]Exemple de tango canyengue

Le style orillero est celui des habitants des orillas (faubourgs) de Buenos Aires. Peu adapté aux bals, il demande beaucoup de place et ses figures, “interdites” dans les salons, ne le prédisposent pas à être dansé sur une ligne. Les orchestres de Rodolfo Biagi et Juan d’Arienzo conviennent particulièrement pour ce style du fait de leur rythmique particulière appelée « Ric-Tic-Tic » (le staccato). Principaux maestros du style : El Cachafaz, Carlos Alberto « El Petroleo » Estevez, Virulazo, El Pibe Palermo. - Exemple de tango orillerolightbox[600 400]Exemple de tango orillero

Le tango liso est caractérisé par un abrazo serré, des mouvements lents, fluides et simples, essentiellement exécutés sur des pas basiques (caminata et ochos) et sans cortes. Orchestres : Juan Carlos Cobián, Francisco Lomuto, Osvaldo Fresedo. Parmi les principaux maestros, on peut distinguer Facundo Posadas. - Exemple de tango lisolightbox[600 400]Exemple de tango liso

Dans le tango milonguero, d’une grande musicalité, l’abrazo est fondamental : l’axe est partagé, apilado, c’est-à-dire que les torses sont plus appuyés l’un sur l’autre qu’à l’accoutumée, de sorte que le guidage passe par la résistance de l’un à l’autre. Le corps tout entier est au service des pieds et les déplacements sont à la fois giratoires et rectilignes. Conviennent les orchestres qui mettent plus l’accent sur le rythme que sur la mélodie : Juan d’Arienzo, Aníbal Troilo, Francisco Canaro, Rodolfo Biagi, Francisco Lomuto, Ricardo Tanturi. Un maestro : Carlos Gavito. - Exemple de tango milonguerolightbox[600 400]Exemple de tango milonguero

Le style salón, très improvisé, se danse dans le respect d’une ligne de bal et est donc adapté à la pratique en société. Il met l’accent sur les pieds, la perfection du posé (pisada) et du déplacement (caminata), multipliant les lapices. Chaque danseur possède son propre axe (en parallélisme). Les figures sont limitées et sont toujours exécutées de manière sobre. Les pauses tiennent une place importante et l’essentiel est l’interprétation de la musique. Orchestres associés : en général tous ceux de l’âge d’or, et peut être plus particulièrement, Carlos di Sarli, Alfredo de Angelis, Aníbal Troilo, Ricardo Malerba, Miguel Caló. Maestros : Pedro « Tete » Rusconi, Puppy Castello. - Exemple de tango salónlightbox[600 400]Exemple de tango salón

Le tango escenario est une danse conçue pour la scène, entièrement chorégraphiée. Il se danse en abrazo ouvert et mélange des éléments de plusieurs styles de tango mais aussi d’autres danses (contemporaine, classique, latines, etc.). Il comporte des figures d’une grande érudition, On y rencontre toute la gamme des boléos, ganchos, volcadas, colgadas, soltadas, quatrième sacada, etc. - Exemple de tango escenariolightbox[600 400]Exemple de tango escenario

Le tango fantasia a été développé pour les concours et les démonstrations lors des milongas et des festivals. Il est fondé sur les styles milonguero et escenario. - Exemple de tango fantasialightbox[600 400]Exemple de tango fantasia

Le tango nuevo se danse de manière très fluide. Il adopte des mouvements d’autres danses, salsa, swing, etc. Les mouvements sont très circulaires, avec de fréquents changements de direction et des figures hors-axe, les pieds sont souvent élevés au-dessus du sol. Les orchestres du tango nuevo, bien sûr. - Exemple de tango nuevolightbox[600 400]Exemple de tango nuevo

Le Championnat mondial de la Danse Tango, qui existe depuis 2003, synthétise ces divers styles en deux catégories, tango escenario et tango salón ou de pista.

 


 

Caminata, corte, quebrada


La danse tango se définit comme une caminata marquée par des cortes et des quebradas. Que signifient ces mots?

La caminata est la marche tango, c’est-à-dire une marche naturelle, mais où chaque mouvement est en quelque sorte conscientisé : la dissociation, les appuis sur le sol, la gestion de la jambe libre, etc.

Le corte (la coupure, la pause) est le moment où les danseurs interrompent la caminata pour réaliser une figure.

La quebrada (de quebrar, casser, rompre, ployer, tordre, mais aussi enfreindre, transgresser) est une posture adoptée pendant le corte, le  couple jouant avec l’axe. Par exemple le guidé s’appuie sur le guideur (volcada), ou la guidé se brise à la taille, s’allongeant sous le guideur (posture renversée). Le tango, alors, ne se danse pas tout à fait debout.

Les deux mots insistent sur la notion de rupture. Ils désignent deux moments de la danse, mais l’un ne va pas sans l’autre, et le terme corte désigne souvent l’ensemble. Traditionnellement corte et quebrada s’effectuaient dans les sections mélodiques des morceaux, là où le rythme s’apaise.

Ce sont ces moments de la danse qui donnent alors mauvaise réputation au tango et le font accuser d’être indécent et immoral, voire obscène. En effet les autres danses de couple comme la valse sont des marches, complexes certes mais qui restent des marches. Dans un poème de 1913, « Le Mariage », Evaristo Carriego illustre le scandale que provoquait encore à cette époque les figures de la danse :

« L’oncle de la mariée, qui s’est cru
Obligé de garantir que le bal restera
Décent, affirme, à moitié offensé,
Que les cortes ne sont pas acceptés, même pour rire. »

En effet le corte intensifie la proximité des corps, donnant à la danse toute sa sensualité. En 1862 à Buenos Aires quatre hommes et deux femmes furent arrêtés pour avoir « pratiqué des cortes ». L’année précédente la police avait mis en prison trois couples dansant sur le port pour la même raison (il n’est question de tango dans aucun des deux cas, mais la périphrase « danse avec corte et quebrada » désigne bien le tango). Ces figures, qu’on ne trouve plus aujourd’hui que dans les tango-shows, n’entreront dans les salons de la bonne société qu’une fois très euphémisés.

D’après José Gobello, le corte, naît au milieu du xixe siècle quand les Noirs candomberos n’ont plus le droit d’effectuer leurs marches rituelles dans les rues. Ces dernières étaient caractérisées par des arrêts où ils effectuaient des sauts et des contorsions. Lors de l’interdiction, ils s’enferment alors pour danser dans des salles et intègrent, sous l’influence des immigrants européens, les danses de couple, au début sans étreinte, en interrompant leurs marches par des figures déhanchées.

 


 

Le guidage

 

On conçoit le guidage souvent comme une commande : le guideur (souvent un homme, mais pas forcément) demande au guidé (souvent une femme, mais pas forcément) de faire quelque chose, marcher d’une certaine façon, effectuer telle ou telle figure, et le guidé s’exécute. Ceci ne correspond en rien à la réalité d’une danse agréable. Le guidage n’est possible que si les deux partenaires sont actifs. C’est un dialogue, et si l’un des deux se tait, il ne se passe rien. Au minimum le guidé doit répondre au guidage par une tension, qui ne doit pas être raide, figée, mais tonique, qui impose sa présence.

Bien sûr, les deux partenaires ne sont pas actifs de la même manière. Le guideur propose, voire invite à une figure, il ne la demande pas, et en aucun cas il ne l’impose. Mais si le guidé ne s’empare pas de cette proposition, il ne se passe rien. D’un autre point de vue, s’il ne peut pas décider de quoi faire, il peut, et doit, décider de comment le faire. Il peut, pour prendre un exemple un peu grossier, ralentir une figure par une fioriture.

D’ailleurs le guidé peut aussi faire des propositions dont le guideur devra s’emparer (ou pas) pour avancer dans la danse. À d’autres moments, le guideur peut même s’arrêter, donnant éventuellement quelques indications minimales, pour laisser le guidé s’exprimer.

D’un autre point de vue maintenant, si l’on sort de la problématique limitée du guidage en soi et que l’on pense à la circulation de l’énergie, on s’aperçoit qu’il y a sans cesse échange. Un exemple, pour mieux comprendre, dans le tour le guideur donne l’énergie pour que son partenaire l’entreprenne ; mais il récupère l’énergie générée par le dernier pas avant du guidé pour faire le sien.

 


 

L’improvisation

 

Sauf dans les spectacles chorégraphiés, le tango est une danse de bal improvisée.

Comme toutes les improvisations, elle est fondée sur une grille d’éléments codifiés. Les Dinzel ont répertorié 3600 figures, qui sont sans doute décomposables en un certain nombre d’éléments simples, discrets diraient les sémiologues (connexions, pas, marches, pivots, directions, fioritures,…). Ces éléments seraient en somme les lettres, les figures équivaudraient alors aux mots et leur succession à des phrases, le tango entier à un texte.

Ce sont les figures qui sont improvisées : il n’existe aucune séquence de pas préétablie dans la danse de bal. Les deux éléments qui permettent d’improviser ensemble sont le guidage d’une part, qui doit être clair sans être contraignant, et la réponse du guidé, qui ouvre une autre possibilité, et peut constituer une nouvelle proposition. Le couple, en même temps deux individus et un tout construit par la danse, répond ainsi à la musique et s’adapte à l’espace disponible.

Chacun s’exprime ainsi, et exprime la musique, de manière non verbale. Il semble évident que plus on possède de « vocabulaire » en termes de figures et plus on est libre d’improviser ; et c’est vrai. Mais on peut grandement s’exprimer simplement dans la marche. Et, à un niveau supérieur, on peut inventer ses propres pas, sur le moment même. Le but est d’oublier les pas que l’on a appris par beaucoup de travail, d’exercices, de répétitions, et de se laisser guider par l’intuition et la musique vers des mouvements intériorisés, qui peuvent bien sûr être les mêmes. Tout cela ne peut passer que par beaucoup de concentration et une complète détente.

Il n’y a pas d’erreur dans l’improvisation : tout malentendu, toute maladresse dans le guidage, toute mésinterprétation de ce guidage est en fait un accident qui peut être réintégré en un nouveau pas, une autre figure que celle qui était envisagée, et ainsi enrichir la danse. « Chaque pas est risqué, disait l’écrivain polonais Stanislaw Jerzy Lec, il peut donner naissance à une nouvelle danse. »

L’improvisation, que l’on ne s’y trompe pas, suppose une rigueur et un travail considérables. Elle conjugue le confort de la sécurité et le charme de l’imprévu, la surprise et la reconnaissance. Elle est comme la caresse que le philosophe Emmanuel Levinas définit ainsi : « l’attente d‘un avenir pur, sans contenu [car] seules les caresses, par l’imprévisible, l’inattendu de leur parcours, dessinent un futur. »

 

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